Je suis sobre depuis vingt-sept jours.
Vingt-sept jours, ce n’est pas une victoire.
C’est un territoire instable.
Un sol qui tremble encore.
Pendant des années, j’ai cru que l’alcool me rapprochait de quelque chose.
D’une vérité plus nue.
D’une sensibilité amplifiée.
D’une profondeur que les autres n’osaient pas regarder.
C’était faux.
L’alcool ne m’a jamais rendu profond.
Il m’a rendu flou.
Il a épaissi les contours.
Rendu les phrases plus faciles.
Moins exigeantes.
Moins précises.
Il donnait l’illusion d’une intensité.
Mais l’intensité n’était qu’une dilution.
Je confondais vertige et profondeur.
Le vertige, c’est spectaculaire.
La profondeur, c’est stable.
Le vertige impressionne.
La profondeur tient.
Aujourd’hui, sobre depuis vingt-sept jours, je redécouvre une chose brutale :
la netteté.
La netteté est violente.
Il n’y a plus de filtre.
Plus d’amortisseur.
Plus de mise en scène intérieure.
Quand une émotion arrive, elle arrive entière.
Sans dilution.
Quand une angoisse surgit, elle ne peut plus être noyée.
Elle doit être traversée.
C’est là que l’écriture change.
Avant, j’écrivais parfois dans l’après-coup.
Dans la fatigue.
Dans la pénombre alcoolisée qui rend tout un peu dramatique.
Aujourd’hui, j’écris à jeun.
Et à jeun, la phrase est plus dure à obtenir.
Elle ne vient pas dans un élan.
Elle vient dans une confrontation.
Je dois mériter chaque mot.
Je dois vérifier qu’il tient sans béquille chimique.
Il n’y a plus d’effet.
Il n’y a que la structure.
Je découvre que la vraie profondeur n’est pas dans l’excès.
Elle est dans la précision.
Dans la capacité à regarder sa propre fragilité sans la styliser.
Vingt-sept jours.
C’est peu.
Mais c’est suffisant pour comprendre une chose :
Si un texte tient aujourd’hui, il tient vraiment.
Il ne tient pas grâce à l’ivresse.
Il tient grâce à la lucidité.
Et la lucidité fait peur.
Parce qu’elle enlève les excuses.
Je ne peux plus dire :
“j’ai écrit ça parce que j’étais dans un état particulier.”
Je dois dire :
“j’ai écrit ça parce que c’est exactement ce que je pense.”
Il n’y a plus de brouillard pour me protéger.
Il y a la nuit.
Et moi.
Alors j’écris.
Non pour compenser l’alcool.
Non pour prouver quoi que ce soit.
J’écris pour construire une profondeur stable.
Pas spectaculaire.
Solide.
Si je retombe un jour, j’aurai au moins su ceci :
la vraie intensité ne se boit pas.
Elle se travaille.
