J’ai longtemps cru que j’écrivais par goût.
C’est faux.
J’écris parce que je ne sais pas quoi faire d’autre avec la nuit.
Il y a eu l’alcool.
Les soirs trop longs.
Les matins opaques.
La honte épaisse comme une buée intérieure.
On romantise ça facilement.
Le poète ivre.
La lucidité brûlée.
La dérive élégante.
La vérité est moins esthétique.
L’alcool ne donne pas des mots.
Il les dissout.
Il donne une impression de profondeur.
Mais il creuse surtout un trou.
Quand j’ai commencé à écrire vraiment, c’était après.
Après la chute.
Après la fatigue d’avoir trop fui.
Il restait une tension.
Pas une inspiration.
Une tension.
Quelque chose d’immense, comprimé sous la peau.
Un besoin viscéral et implacable de poser des mots qui résonnent entre eux.
Comme si je devais reconstruire un système nerveux avec des syllabes.
Écrire, pour moi, n’est pas décoratif.
C’est une opération à cœur ouvert.
Je m’assois.
Je ne suis pas calme.
Il y a une accélération interne.
Une accélération post-métaphysique — ce moment où l’on ne croit plus aux réponses, mais où la question continue de battre.
La phrase arrive comme une contraction.
Si je ne l’écris pas, elle tourne en boucle.
Elle insiste.
Elle réclame sa forme.
Alors je taille.
Je coupe.
Je rature ce qui ment.
Je ne cherche pas à être beau.
Je cherche à être exact.
Exact dans la chute.
Exact dans la honte.
Exact dans la lumière minuscule qui traverse parfois le chaos.
Écrire ne m’a pas sauvé.
Mais écrire m’a empêché de me dissoudre.
Il y a des nuits où je sens encore le vertige.
Cette envie ancienne de m’anesthésier.
Et à la place, je prends un carnet.
Ce n’est pas héroïque.
C’est fragile.
Je remplace l’oubli par la précision.
Je remplace l’ivresse par la tension.
Je remplace la fuite par une phrase.
Écrire, aujourd’hui, c’est rester debout dans la nuit sans fermer les yeux.
C’est accepter que la lucidité fasse mal.
C’est transformer l’accélération en architecture.
Ce que je cherche, ce ne sont pas des lecteurs.
Je cherche une ligne qui tient.
Une ligne qui ne tremble pas.
Une ligne capable de dire :
Voilà, c’était ça.
Même si ça brûle encore.
