J’ai été alcoolique.
Pas l’alcoolique mondain.
Pas le buveur inspiré.
Pas le romantique mélancolique avec un verre de trop.
Un alcoolique fonctionnel.
Lucide le jour.
Effondré le soir.
Je buvais pour ralentir le monde.
Pour étouffer la tension.
Pour faire taire cette accélération permanente à l’intérieur de moi.
Ça ne l’a jamais éteinte.
Ça l’a déformée.
L’alcool n’a jamais produit une seule phrase valable.
Il a produit des illusions de profondeur.
Des phrases molles.
Des pseudo-vérités floues.
Le lendemain, il restait la honte.
Une honte sèche.
Silencieuse.
Répétitive.
Le sevrage n’a pas été spectaculaire.
Il n’y a pas eu de révélation mystique.
Il y a eu des mains qui tremblent.
Des nuits blanches.
Une irritabilité brute.
Un vide immense.
Et cette tension.
Toujours.
Sauf qu’elle n’était plus anesthésiée.
C’est là que l’écriture est devenue vitale.
Pas thérapeutique.
Vitale.
Je devais canaliser l’accélération.
Transformer la pulsion de fuite en précision.
Écrire est devenu un geste de reconstruction.
Chaque phrase posée sans alcool était une preuve.
Une preuve que je pouvais tenir.
Une preuve que je pouvais regarder la nuit sans me dissoudre.
Il y a une violence dans la sobriété.
Une netteté presque insupportable.
On ne peut plus tricher.
On voit ses failles en haute définition.
Alors j’ai décidé de les écrire.
Non pas pour me confesser.
Mais pour les structurer.
Je suis directeur artistique.
Je sais ce que c’est que construire une architecture.
J’ai appliqué la même exigence à mes propres fractures.
Grille invisible.
Rythme.
Respiration.
Coupe.
Je n’écris pas malgré l’addiction passée.
J’écris à cause d’elle.
Parce qu’elle m’a montré ce qui déborde.
Ce qui cherche une issue.
Ce qui exige une forme.
L’accélération post-métaphysique dont je parle, c’est ça :
Vivre sans anesthésie.
Sans promesse divine.
Sans échappatoire chimique.
Il reste le corps.
Il reste la tension.
Il reste la langue.
Écrire, aujourd’hui, c’est rester sobre dans la phrase.
C’est ne pas embellir la chute.
C’est ne pas dramatiser la reconstruction.
C’est dire : j’ai été fragile. Je le suis encore. Mais je tiens.
Je tiens par la structure.
Je tiens par la précision.
Je tiens par ces mots qui résonnent entre eux comme un système nerveux réparé.
Je n’écris pas pour être admiré.
J’écris pour rester debout.
